23.02.2026

Tentative de réhabilitation du buveur d’étiquettes

Il me semble que cette expression de « buveur d’étiquettes » mérite qu’on s’y arrête. Dans l’univers du vin, elle sonne comme une insulte, du moins comme un jugement porté à l’encontre de cet amateur peu éclairé qui met un point d’honneur à n’acheter, ne boire et ne servir que des appellations prestigieuses : Pommard, Meursault, Côte-Rôtie, Saint-Joseph, Sancerre, Champagne, qu’importe tant qu’il y a l’étiquette.

Le buveur d’étiquettes serait show off, bling-bling, m’as-tu-vu, ou en bon français (ou en bon Français ?), ostentatoire. C’est le condamner un peu vite. Mais soit, donnons raison d’abord à l’accusation. 

Il est vrai que notre buveur d’étiquettes commet une erreur, une double erreur même. 

Il part du principe que tous les vins d’une appellation donnée se valent, plus ou moins. Il suffit d’avoir participé à un salon où l’on goutte dix fois de suite les mêmes appellations, de dix domaines différents, pour se rendre compte que les odeurs et les saveurs varient sensiblement – et conclure que le domaine prime sur l’appellation. C’est que chaque vigneron possède, à la vigne comme au chai, son expérience, ses dogmes, son intuition, ses habitudes, son goût, son ambition, ou pour le dire en un mot : son style ; style qui s’exprime tout au long du cycle de la vigne et à chaque étape de la vinification, et qui fait la différence une fois le vin mis en bouteille. 

L’autre malentendu consiste à croire que la qualité d’un vin est proportionnelle à son prix ; ce faisant, le buveur d’étiquettes néglige les autres facteurs qui le déterminent, à commencer par le coût du foncier, nettement plus élevé dans les régions viticoles huppées. Dans le cas des grandes maisons de Champagne, ou de certains rosés de Provence, ou des mythiques châteaux bordelais, le budget marketing doit aussi être pris en compte, puisqu’il représente une part non négligeable, disons un quart, du prix de la bouteille.

Trêve de complications, revenons à nos moutons : un buveur d’étiquettes approche justement, qui s’empare d’une bouteille de Nuits Saint-Georges dans le rayon d’un quelconque Franprix. L’amateur averti qui l’observe rit sous cape : « Un Saint-Georges, ça ? à 34 balles ?! Imposture… de la poudre aux yeux, pas le moindre intérêt en bouche ! » Hélas, neuf fois sur dix, il dit vrai : cet homme paye l’étiquette qui se paye sa tête en retour.

Mais pourquoi se résoudre à un tel achat ? Pourquoi ne pas dépenser la même somme dans un vin moins tape-à-l'œil, chez un caviste indépendant, qui flattera mieux les sens ? Par ignorance, certes, par vanité, sans doute, par paresse, peut-être. Mais ce n’est pas tout. Si notre buveur d’étiquettes achète un mauvais champagne plutôt qu’un bon vouvray, c’est parce qu’il connaît d’expérience le pouvoir des appellations prestigieuses. Les connaisseurs peut-être ne s’y tromperont pas, il n’en reste pas moins que le sortilège fonctionne sur la grande majorité des gens, qui n’y connaît à peu près rien et se pourlèche, pour le dire vite, à l’idée de boire du « vin de riche ». Si la vue de ces étiquettes les réjouit, faut-il les blâmer, a-t-on raison de s’en offusquer ?

N’avez-vous pas remarqué qu’en certaines circonstances, rien n’est goûté comme le geste de l’invité qui arrive avec une « bouteille de champ’ » sous le coude, fût-elle abominable ? Car le champagne bon marché est abominable. Mais l’étiquette « Champagne » n’en reste pas moins magique, quelle que soit la valeur du vin sur laquelle on la colle. Écoutez ce bouchon qui saute, suivez ces regards concupiscents, voyez la mousse érupter et ces sourires soudain ranimer les visages, ces conversations reprendre de plus belle, ces plaisanteries fuser, ces rires des jours heureux… Et admettez que la vie n’est jamais si belle qu’arrosée d’une coupe de champagne.

Le buveur d’étiquettes l’a compris, et ce qui est vrai pour le champagne l’est pour toutes les appellations célèbres. Rares sont les puristes parmi ses amis ; croyez-vous que nos trinqueurs s’attarderont à considérer la teinte du breuvage, qu’ils y aventureront un premier nez, un deuxième, avant d'en boire une petite gorgée puis de fermer les yeux pour s’adonner au gargarisme qu’on appelle rétro-olfaction ? Soyons sérieux, qui fait cela, en dehors des œnologues, des sommeliers ou de leurs homologues cavistes ? Le buveur d’étiquettes sent que le véritable enjeu ne se situe pas dans le verre, mais bien dans tout ce qui gravite autour, c’est-à-dire dans le rêve : ce sont les représentations qu’un vin véhicule ; c’est l’ivresse qu’il catalyse ; c’est le sentiment d’être bien reçu ; la croyance de goûter à ces vins des grands jours ; c’est enfin la magie des appellations de renom, qui subliment jusques aux vins médiocres, suggérant à notre cerveau que ce que l’on boit est bon, suggestion qu’amplifie encore le premier avis favorable prononcé, si peu lucide soit-il.

Ainsi donc, justice soit rendue au buveur d’étiquettes. Par les ondes positives qu’il propage partout où on le trouve accompagné de ses flamboyantes étiquettes, il est, par excellence, l’ami du genre humain.

S’en tenir à ces observations serait lacunaire ; ce serait oublier qu’un deuxième type de buveur d’étiquettes a vu le jour. Il convient, pour s’en convaincre, de pousser la porte d’une cave de vin nature, dans le 11e arrondissement de Paris, par exemple, où, innombrables, elles sont devenues les sanctuaires d'une nouvelle religion.

On croit mettre le pied chez un caviste et c’est au musée d’art moderne qu’on atterrit. Que de couleurs, de formes, d’inscriptions, de trouvailles ! Ces étiquettes constituent autant de vignettes, autant de créations ; de bon goût, pas toujours, mais chamarrées, mais égrillardes, mais graphiques, mais originales, mais modernes… On est loin du monotone château fleurant son XIXe siècle ou de cette sobriété malheureuse défendue par certains domaines arc-boutés sur une tradition à tort considérée comme immuable.

Le buveur d’étiquettes, cette fois, s’en remet à ses yeux, à son sens de l’esthétique. Alors qu’il achète un vin à boire, il se décide finalement, parmi les trois vins que lui conseille le caviste et à défaut de comprendre les adjectifs qui constituent le jargon de cet homme, pour l’étiquette qui lui semble la plus jolie. Puisqu’on sait qu’un beau dessin vaut mieux qu’un long discours ! Là encore, comprenons notre homme. Ce petit chef-d’œuvre de légèreté, posé sur la table, fera son effet. Chaque fois que le regard d’un convive le croisera, ce sera comme un message subliminal incitant à la détente, aux blagues scabreuses, à l’éloge de l’abstraction en peinture, aux pays exotiques, à la vie en rose… Le vin nature, au-delà de ce qu’on raconte, c’est avant tout cela : une prouesse, que dis-je, un exploit marketing. On nous vend du rêve, plein l’étiquette. N’est-ce pas merveilleux ?

P.S. : Vive l’amateurisme, vive la psychologie à deux sous, vive le jus de la treille, et surtout, surtout, longue vie à nous, nous autres incorrigibles buveurs d’étiquettes !

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